Chaire Ben Ali - Colloque international
Concilier foi et raison pour un monde solidaire


La Presse — Aujourd'hui, à l'heure où les moyens de communication ont entièrement aboli les frontières géographiques, où les cultures et les civilisations des uns et des autres s'entremêlent, le débat autour de la tolérance et de la solidarité devient encore plus central et plus important. La question de l'Autre s'impose comme jamais auparavant.

Un monde solidaire, tel est l’objectif de tous. Facile à exprimer et à théoriser, la notion est pourtant très dure à concrétiser. C’est ce que M Lazhar Bououni, ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de la Technologie, a exprimé, hier, lors de l’ouverture du colloque international «La raison et la foi pour un monde solidaire» qui se tient à Tunis du 7 au 9 mai. Ce colloque, organisé par la Chaire Ben Ali pour le dialogue des civilisations et des religions, s’inscrit dans la lignée de la pensée introduite par le Président Zine El Abidine Ben Ali dès les premières années du Changement, pensée qui se veut porteuse des valeurs de tolérance, d’ouverture sur l’Autre et de solidarité.

M. Mohamed Hassine Fantar, titulaire de la Chaire Ben Ali pour le dialogue des civilisations et des religions, a mis en exergue, dans son allocution d’ouverture, l’importance qu’accorde la Tunisie aux notions de solidarité et de tolérance et a cité des exemples de réalisations et de projets qui consacrent ces principes, notamment la création du Fonds de solidarité nationale 26 26 et l’initiative présidentielle relative à la création d’un Fonds de solidarité mondiale, qui a bénéficié de l’approbation des instances onusiennes.

Présentant le colloque et ses objectifs, M.Fantar a abordé la question du rapport raison-foi dans sa dimension philosophique, pour relever tous les défis que posent aujourd’hui les nouvelles caractéristiques du monde.Il est essentiel de savoir allier foi et raison, a-t-il suggéré à ce propos. De tous les penseurs et philosophes qui se sont penchés sur le binôme raison- foi, il retient, à titre d’exemple, Averroès pour l’Islam, Maïmonide pour le judaïsme et Saint Thomas d’Aquin pour l’Eglise catholique.

Selon M.Fantar, l’homme serait partagé entre ces deux forces majeures. Les questionnements relatifs à l’une et à l’autre de ces notions permettent de relever que « la raison est un outil pour se comprendre et comprendre l’univers ». A ce niveau, il pose la question relative au rapport foi-raison, «A partir de la raison, peut-on atteindre la foi ?», «C’est possible», répond-il, «notamment au profane, car la foi n’est pas forcément liée à la religion ni aux mystères des saintes écritures». «La raison et la foi continuent de sous-tendre les sociétés d’aujourd’hui qui en vivent les faits et les méfaits, les exploits et les dérives», conclut-il.

Ce colloque se présente donc comme une occasion pour s’interroger sur le meilleur moyen d’articuler foi et raison, le moyen qui nous permettra de cohabiter avec l’Autre et de mieux vivre sur terre.

Foi, dialogue et ouverture

Dans son allocution, M.Lazhar Bououni a relevé l’importance du rôle joué par la Chaire Ben Ali dans l’approfondissement de certaines questions et notamment celles relatives au conflit des civilisation. «Cette institution a pu attirer des chercheurs et des penseurs de partout dans le monde pour débattre des questions de tolérance et de civilisation».

Le ministre a, ensuite, noté que les termes retenus pour le débat, à savoir la foi, la raison et la solidarité, font office de clef pour une équation lourde, celle de la raison et de la foi. La résolution de cette équation serait, selon lui, le moyen pour édifier un nouveau système mondial basé, essentiellement, sur la solidarité en tant que valeur assurant l’humanisation de la mondialisation.

D’un autre côté, l’importance du thème choisi se révèle à travers la valorisation du rôle joué par l’éducation et l’enseignement pour promouvoir la conscience de la valeur positive de la diversité culturelle. Pour que le système éducatif participe efficacement à la concrétisation de cet objectif, le ministre propose l’amélioration du contenu des programmes scolaires et la formation des enseignants.

« C’est que la formation de l’esprit et l’enracinement des valeurs de relativisme et de la critique fondée sur la logique reviennent en premier à l’institution éducative », ajoute-t-il à ce propos.

M. Bououni a , en outre, rappelé qu’étant donné que la foi est l’une des dimensions principales de la pensée humaine, il est essentiel de la prendre en considération et de l’adapter aux valeurs du dialogue et d’ouverture.

Concernant l’idée préconçue et adoptée par certains qui présentent l’Islam comme une religion qui prône le rejet de la différence et la fermeture sur soi, le ministre présente une argumentation basée sur les spécificités de l’Islam, «religion qui a introduit, dès le début, les valeurs de la tolérance et d’ouverture sur les autres civilisations et religions et qui a rayonné durant des siècles sur une grande partie de la planète». Partant du fait que l’Islam prône la notion d’ijtihad, le ministre note qu’il faut distinguer deux visions complètement opposées de l’Islam. La première est celle dogmatique, renfermée et rétrograde, la seconde est celle éclairée et ouverte qui prend en considération l’évolution des modes de vie et des pensées. «Cette dernière est la nôtre, celle de la Tunisie », relève encore M.Bououni.

Le ministre a, en outre, cité l’exemple de la guerre froide et ses retombées sociales et culturelles. «A la fin de la guerre froide et de l’effondrement du mur de Berlin, toute l’humanité a aspiré à un saut qualitatif en matière de relations internationales, un saut qui permettrait aux populations de renouer avec leurs civilisations et leurs identités, longtemps bafouées par le conflit idéologique ». Cependant, cette attente ne s’est pas réalisée, d’où un sentiment de frustration, notamment chez les populations du Sud.

Attirant l’attention sur l’importance de l’ouverture sur l’Autre et de la continuité culturelle dans la réalisation de tout développement, M.Bououni cite l’exemple des civilisations qui ont évolué. Des civilisations ouvertes sur les autres et encourageant l’échange sous toutes ses formes aussi bien culturelles que commerciales.

Le ministre a , enfin, exprimé son optimisme concernant l’évolution vers la tolérance en citant des exemples de décisions et de mesures internationales consacrant cette valeur. Il a, ainsi, fait observer que le monde accepte de plus en plus l’idée de la tolérance grâce aux résolutions onusiennes et à l’engagement de certains leaders mais aussi grâce à une nouvelle donnée, celle relative à la carte de l’intelligence. Dans ce sens, le ministre a explique que l’intelligence n’est plus l’apanage des pays riches et que les pays du Sud comptent un nombre de plus en plus important de compétences qui auront à jouer un rôle important pour préserver la diversité culturelle et civilisationnelle.

«Consciente de cette situation, la Tunisie n’a cessé de déployer des efforts pour réformer le système éducatif et du savoir, efforts qui ont permis d’enregistrer des succès importants sur la voie du développement, de la modernité et de la prospérité », a encore ajouté M.Bououni, tout en soulignant que le programme présidentiel « Pour la Tunisie de demain» conforte, dans le domaine de l’enseignement supérieur, la culture de la qualité et de la préservation des attributs de l’identité.

Un nombre important de chercheurs, penseurs , anthropologues, philosophes et autres universitaires se sont donné rendez-vous hier et ont intervenu sur plusieurs thèmes qui se rapportent à la problématique du rapport raison-foi. M. Mohamed Mahjoub, docteur en histoire de la philosophie contemporaine, est intervenu sur le thème de la perception moderne de ce rapport traditionnellement perçu comme un rapport constructif dans le sens où c’est la foi qui fait naître la raison ou le contraire. La pensée moderne introduit, elle,une nouvelle vision basée sur les notions de possibilité et de limite. Nouvelles dimensions de la cohabitation entre la raison et la foi.

M. Mohamed Arkoun, professeur à la Sorbonne, a présenté une nouvelle façon de penser les tensions entre la raison et la foi. Lors de son intervention, il a présenté le contexte historique et idéologique de l’émergence du problème du rapport entre la foi et la raison.

Le rapport entre foi et raison est difficile à cerner, sa perception diffère d’une personne à l’autre et est l’objet de plusieurs facteurs autant culturels que religieux. Cette complexité rend la réflexion encore plus dure et plus large.

Ce colloque qui réunit 70 chercheurs et universitaires de différents pays se présente donc comme une occasion pour confronter divers points de vue et offrir à chacun la possibilité de s’exprimer.

Nadia CHAHED (La Presse-Tunisie)